carnet ouvert · octobre 2026

Notes
de terrain

Sortir la terre du marché, et apprendre en le faisant. Ce que je cherche, comment je m'y prends, ce qui coince.

recherche-actioncommunsnon-violence

Lecture d'ensemble

J'ai repris tous mes chantiers ouverts pour voir ce qui les tient ensemble. Vus de loin, ils ont l'air dispersés : des recensements de lieux et de collectifs, un wiki de recherche, des petits manuels, un canal d'analyse, des expériences techniques, une pratique du corps, un écolieu de passage. Vus de près, c'est le même geste répété.

Rendre visible ce qui existe déjà, et le rendre utilisable.

Recenser les lieux libérés et les collectifs qui ont duré, c'est montrer que l'alternative a une histoire et pas seulement un programme. Mettre le droit en fiches, c'est traduire un savoir réservé en outils qu'un collectif peut prendre en main. Écrire des manuels courts, c'est rendre ce savoir transportable. Lire l'actualité depuis la non-violence, c'est faire le même travail sur le monde : dégager ce qui est déjà là sous le bruit.

Le fil commun a un nom dans mes notes : le truchement. Je ne cherche pas à inventer des institutions nouvelles. Je pars du principe que beaucoup de ce qu'il faut est déjà disponible, dans le droit, dans les pratiques anciennes, dans les collectifs qui tiennent, et que ce qui manque, c'est le passage entre ces ressources et les gens qui en auraient besoin.

Ce que ce travail n'est pas : un think tank, un label, un mouvement. Plutôt un atelier, avec des chantiers à des stades très différents.

La question

Comment retirer des terres du marché, durablement, et les faire habiter par des gens qui n'en sont pas propriétaires ?

La question a l'air technique. Elle ne l'est qu'à moitié. Dans le modèle où nous vivons, tout s'enchaîne : celui qui possède exploite, celui qui travaille produit, ce qui est produit fait un revenu, et le revenu se transmet en patrimoine. La terre est au début de la chaîne. Tant qu'elle reste une marchandise, le reste suit.

propriété / exploitation / travail / production / revenu / patrimoine

ce n'est pas une loi de la nature

Cette chaîne a été fabriquée, par les clôtures d'abord, puis par un droit qui a étendu sans arrêt les droits exclusifs. Ce que le droit a construit, il peut en partie le défaire. C'est le pari.

Ce que je vise concrètement

Méthode

Je fais de la recherche-action : je porte des projets et j'étudie ce qu'ils produisent. On voit de l'intérieur ce qu'on ne voit jamais de l'extérieur. On est aussi juge et partie. Je n'ai pas de solution miracle à ça, juste des règles d'atelier.

  1. J'écris d'où je parle avant d'écrire sur quoi que ce soit. Ma position est sur la table, on peut l'attaquer.
  2. Dans mes notes, je sépare le fait, ce que j'en pense, et ce que je défends. Les trois se mélangent tout le temps si on ne fait pas attention.
  3. Rien de sérieux ne sort sans être passé par un lecteur hostile. Si un argument tombe à la première objection solide, il reste au tiroir.
  4. Chaque essai laisse trois traces : la décision prise, la preuve, la leçon. Sans trace, on réécrit l'histoire.
  5. Les gens dont on parle relisent ce qu'on écrit sur eux.

Je travaille par cycles courts : décider, tenter, regarder ce qui se passe, corriger. C'est lent et ça déçoit souvent. C'est aussi la seule méthode que je connaisse qui empêche de se raconter des histoires.

Mots de travail

Quelques mots que j'utilise dans un sens précis. Je les retravaille encore.

Communs
Pas un stock à partager. Un milieu : un lieu, ce qui y vit, les usages et les règles que ses habitants se donnent. On ne possède pas une part, on habite et on entretient.
Décommodifier
Sortir du marché ce qui n'aurait jamais dû y entrer. La terre en premier.
Retirer ≠ plafonner
Limiter les profits n'est pas retirer un bien du marché. Ce n'est pas une question de degré, c'est une différence de nature. Beaucoup de montages « solidaires » jouent sur la confusion.
Habiter / contribuer / posséder
Trois rapports à un lieu que notre droit a soudés. Les séparer sans refaire du salariat, de la rente ou de la captation : c'est là que tout se joue.
Inaliénable
La vraie ligne de partage. Ce qui peut se revendre finit par se revendre.
Truchement
Partir des faits, nommer ce qui existe déjà, le rendre opposable. Traduire plutôt que réclamer.

Stratégie

Je me situe dans la non-violence, et je la prends comme une stratégie, pas comme une posture morale. Les traditions qui m'ont formé, pacifistes, anarchistes au sens social, éducation populaire, proposent quatre gestes : résister en retirant sa coopération ; construire tout de suite ce qu'on veut voir exister ; faire basculer en multipliant les exemples ; éduquer en déplaçant le regard. Aucun ne suffit seul.

Deux tensions que je n'ai pas tranchées

Désobéir ou retourner le droit ? Les deux, je crois. On retourne le droit là où il offre une prise ; on désobéit, publiquement, là où il interdit l'usage juste.

L'exemple ou la structure ? L'exemple convainc. La structure protège. Un lieu exemplaire sans verrou juridique finit récupéré, racheté ou absorbé. Il faut des lieux qui soient les deux.

Douceur dans les moyens, fermeté sur le critère.

Lire le monde

À côté, je tiens un canal où je lis l'actualité depuis la non-violence active. Ce n'est pas de la neutralité. Je cherche ce qui organise la violence et ce qui la fait reculer, avec toujours les mêmes lunettes : la paix et la guerre, la géopolitique, la monnaie, l'écologie, la conscience, les médias.

C'est un exercice de discipline autant qu'un média. Il me force à relier ce que j'observe sur le terrain aux grands mouvements qui le traversent.

Outils

Je bricole beaucoup, et je le fais exprès. La forme dans laquelle on range un savoir décide de ce qu'on peut en voir.

Ce qui sort d'ici est fait pour être repris ailleurs. Formats lisibles, méthodes publiées, licences ouvertes.

Ce qui coince

Les questions sur lesquelles je bute. Elles orientent la suite.

  1. Une majorité future peut défaire ce qu'une génération a retiré du marché. Que vaut un retrait qui dépend de la bonne volonté de ceux qui viennent après ?
  2. Les îlots coopératifs se font souvent avaler par l'économie qu'ils voulaient contourner. Qu'est-ce qui, dans la structure d'un lieu, empêche ça ?
  3. Une protection garantie par l'État reste suspendue à l'État. Peut-on tenir quand le contexte politique change ?
  4. Comment reconnaître le soin, ce travail invisible qui fait tenir un lieu, sans réinventer le salariat ?
  5. Inaliénable ne veut rien dire si personne n'administre vraiment. Quelle gouvernance tient dans la durée ?

À suivre.

Carnet tenu à jour au fil du travail. Cette page se lit à l'écran ou s'imprime telle quelle, en A5, recto verso. Faites-en des photocopies.

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